Des rumeurs vous donnent sur le départ en cas d’un remaniement. Etes-vous inquiet ?
La rumeur, c’est l’activité des oisifs et le murmure des poltrons. Aux vœux, le président de la République a affirmé qu’il me faisait confiance pour mener à bien les réformes. J’ai entamé celle du ministère, j’ai fait procéder à un état des lieux de la Défense, à une revue générale des programmes d’armement. J’ai mis en place un plan d’égalité des chances, le plan export est en marche comme celui en faveur des petites et moyennes entreprises et l’Europe de la défense avance. Je fais mon boulot, sans me préoccuper des rumeurs.
Les finances de l’armée française sont dans le rouge. A combien évalue-t-on la "bosse" de la défense ?
Le budget de la défense est proche de 37 milliards d’euros, pensions comprises. Nous en consacrons 16 à l’équipement. Il en faudrait près de 5 en plus pour payer tous nos engagements sur 2009-2014, soit un tiers de plus. C’est ce qu’on appelle la bosse.
Comment comptez-vous faire face ?
Il faut interarmiser, mutualiser les services au maximum c’est-à-dire faire travailler ensemble la Marine et les armées de Terre et de l’Air, afin d’éviter les doublons. Nous allons créer un "Pentagone à la française", un puissant pack militaire resserré autour du ministre et du chef d’État major des armées, dont les pouvoirs seront renforcés. Le ministère sera réorganisé sur un site unique à Balard, dans le 15e arrondissement. Nous avons commencé par la "tête" pour donner l’exemple.
Et pour le "corps" ?
Là encore, nous allons rationaliser en créant des "bases de défense" pour regrouper l’administration et le soutien des trois armées. Les régiments seront densifiés. Les faire passer à 1500 hommes en moyenne nous permettra d’avoir une compagnie de soutien pour 7 ou 8 de combat – contre 4 actuellement. Et nous harmoniserons sur les bonnes pratiques: sur des régiments de même taille, la même fonction peut être assurée dans un rapport de 1 à 3.
Combien d’emplois seront supprimés ?
La Défense emploie 430 000 personnes. Nous nous sommes engagés à ne pas remplacer un départ à la retraite sur deux. Cette année, nous avons supprimé 6 000 postes. Sur une durée de 5 ans, on arrive globalement à 30 000 suppressions.
Sur quels critères allez-vous réorganiser l’armée ?
En fonction de deux critères : d’abord celui opérationnel. On favorisera le rapprochement entre un régiment de l’armée de terre et une base de l‘armée de l’air ou un camp d’entraînement. Ensuite, pour essayer d’améliorer la condition de vie des militaires, les régiments seront regroupés sur des lieux où il sera plus facile pour le conjoint de trouver un emploi, plus facile pour les enfants d’être scolarisés.
Vous allez donc priver des villes de leurs casernes qui sont parfois leur seule source importante de revenu. Est-ce pour éviter une fronde des élus que vous n’annoncerez le plan qu’après les municipales ?
Cela n’a rien à voir. Nous devons attendre les conclusions du Livre Blanc, fin mars, avant d’annoncer, à la fin du premier semestre, la nouvelle organisation. Notre armée doit s’adapter. Les dangers d’une invasion massive venant de l’Est sont derrière nous. En revanche, sécuriser nos approvisionnements et lutter contre le terrorisme sont devenus des enjeux majeurs. Là où des unités seraient amenées à disparaître, il y aura un processus de concertation avec tous les acteurs. Nous mettrons en place de vrais plans de reconversion des sites par des projets de revitalisation économique.
Combien de sites allez vous fermer ?
L’armée dispose d’environ 2700 sites. Mais de tailles variables : une antenne est un site! Il existe environ 300 lieux de vie importants. La restructuration sera très inférieure à celle liée à la professionnalisation, où un régiment sur deux avait fermé.
Combien d’économie escomptez-vous de cette réorganisation ?
A terme au moins un milliard d’euros par an, j’espère plus.
On est encore loin des 5 milliards ! Où allez vous trouver le reste ?
En juin prochain, je soumettrai au Parlement la loi de programmation militaire pour 2009-2014. La France devra consentir un effort, au moins sur le début de cette période, avant que nous puissions toucher les bénéfices des réorganisations.
Nous ne sommes pas dans une période propice aux augmentations de budget. Avez-vous des garanties du Président pour cette rallonge ?
Non et c’est vrai que les besoins du pays sont immenses. Personne ne pense, pas même les militaires, que nous puissions dépenser 40% en plus pour équiper nos armées. Il faudra déterminer nos priorités, comment utiliser au mieux nos forces… Nous avons fait une revue des programmes d’armement pour apprécier les conséquences de la réduction de certains d’entre eux. Mais un grand nombre sont intouchables car assortis de sanctions financières très lourdes en cas de révision. J’ai mis en œuvre un programme de relance de l’export pour soutenir notre industrie de l’armement. Derrière il y a une base technologique exceptionnelle et 300 000 emplois : j’y pense !
Nous sommes le dos au mur. Trop de programmes auraient été lancés pendant les 5 dernières années ?
Sous le gouvernement Jospin, entre 1997 et 2002, 15 milliards d’euros destinés aux équipements sont passés à la trappe. Depuis on tente de rattraper et ça s’engorge.
Dans ces conditions peut-on envisager la construction d’un second porte-avion à 3 milliards d’euros ?
L’armée de l’air est-elle capable de remplacer le second porte-avion ? Nous réfléchissons aux capacités dont nous aurons besoin en fonction de l’évolution des menaces. La décision n’est pas encore prise.
Qu’est-ce que l’on ne pourra pas sacrifier ?
La crédibilité de notre dissuasion ! Et nous ne pouvons plus prendre de retard sur les équipements comme les hélicoptères ou les avions de transport qui doivent être remplacés au plus vite.
Le Livre Blanc va donner les grandes orientations stratégiques pour l’armée de demain. Quel sera son nouveau visage ?
Depuis la chute du mur de Berlin, le monde est plus dangereux. Le cœur du territoire national est plus vulnérable, les risques de prolifération nucléaire existent, et ceux liés au terrorisme à grande échelle sont plus importants. Demain, le réchauffement climatique, la course à l’énergie seront sources de tensions considérables. La connaissance et l’anticipation des crises sont devenues absolument capitales. D’où l’importance accrue des capacités de renseignement et d’observation.
L’armée française doit être capable de projeter rapidement 35 000 hommes sur un théâtre d’opération majeur. Ce scénario sera-t-il toujours valide ?
Quoiqu’il arrive, il faut conserver une capacité de projection. Il y va de notre influence dans le monde et de notre capacité à protéger nos éléments stratégiques. Mais il faudra privilégier le renseignement.
Face aux nouvelles menaces terroristes, la façon dont l’armée travaille sur le territoire national va-t-elle évoluer ?
Il faut une plus grande complémentarité entre l’armée et la police. Nous devons, par exemple, mieux coordonner les moyens et les services de renseignements dépendant de la défense et de l’intérieur.
Va-t-on remettre en cause nos forces positionnées à l’étranger ?
Ce n’est pas aussi simple. Avons-nous besoin d’autant d’implantations, d’autant d’hommes ? On peut se poser la question. Mais il ne faut pas oublier à quel point ces forces donnent à la France un atout considérable dans des zones par nature instables.
Quelle est la signification de la création d’une base à Abu-Dhabi – une création historique ?
C’est le prolongement d’un accord de défense, signé le 17 janvier 1995. Nous avons en permanence des exercices militaires dans la région. La course à l’énergie est l’une des grandes évolutions du XXIe siècle. Un des arcs de crise majeure est constitué par l’ensemble qui va de la Mauritanie à l’Afghanistan en passant par le Moyen-Orient. Il est normal que la France, puissance qui compte, s’implique dans la stabilité de cette région, dans un pays qui démontre que l’on peut concilier Islam et modernité. C’est aussi un message adressé à l’ensemble des pays du Golfe.
La France aura la présidence européenne dès le premier juillet 2008. Comment vous y préparez-vous ?
Je fais le tour des capitales européennes. Tous sont conscients que 450 millions d’habitants représentant 25% de la production mondiale doivent pouvoir défendre leurs intérêts et assurer leur sécurité. Dans le concret, c’est plus compliqué.
L’Eufor, la force européenne au Tchad va finalement exister, mais presque uniquement grâce à l’engagement des forces françaises. L’Europe de la défense n’est-elle pas une utopie ?
Une armée portant le seul drapeau européen sur l’uniforme n’est pas pour demain. Mais l’on peut construire un instrument commun pour assurer la résolution de crises en Europe et dans les théâtres sur lesquels nous avons des intérêts communs, comme l’Afrique.
Quels sont les autres objectifs de l’Europe de la défense ?
Créer une industrie européenne d’armement ; mettre en place des instruments capacitaires communs à disposition de l’Europe comme une flotte de transport tactique et stratégique. Des missions pourraient aussi être assurées par certains pays au nom d’autres nations. On commence à le faire notamment pour la défense aérienne. Nous devons être en mesure de ne pas être juste l’agence civile de l’Otan.
Quel changement cela induirait dans notre relation à l’Otan ?
Pendant très longtemps la France a été suspectée de faire avancer l’Europe de la défense pour affaiblir l’Otan. Le Président de la République a dit clairement que la France est un partenaire majeur de l’Alliance mais qu’elle veut construire l’Europe de la défense. Pas contre l’Otan. En complémentarité.
L’Europe de la défense n’est-elle pas un moyen pour investir moins dans notre armée en se reposant sur celle des autres ?
C’est un projet politique. Ce n’est pas une réponse budgétaire. Faire des économies en mutualisant nos moyens d’observation, ce n’est pas s’affaiblir.
Quel est le degré de dépendance que la France est prête à accepter vis-à-vis de ses alliances ?
Cela ne se mesure pas en terme de dépendance. La France est l’une des 4 puissances au monde ayant une capacité militaire globale : renseignement, commandement, projection, moyens de combat et nucléaire. Vous êtes crédibles quand vous pouvez projeter des forces au large d’une région en crise, intervenir très rapidement sur un théâtre, savoir ce qui se passe dans le monde. C’est pour cela que notre voix porte. Les alliances ne sont pas une régression mais des capacités supplémentaires.
Après avoir quitté le MoDem de Bayrou, vous êtes devenu le patron du Nouveau Centre. Allez-vous tenter de fédérer la multitude de structures politiques qui se réclament du centre ?
Non, par pour le moment. Le Nouveau Centre veut incarner l’U.d.f., c’est-à-dire le centre et le centre-droit, dont nous sommes les héritiers. Bayrou a fait 8 millions de voix au premier tour de la présidentielle. Au second tour, 5 millions d’entre elles ont voté pour Nicolas Sarkozy. Ce sont ces voix que nous voulons rassembler.
N’avez-vous pas peur que le Parti radical de Jean-Louis Borloo ne rassemble, à votre place, le centre ?
Le Parti radical est au sein de l’Ump. Je n’ai pas le sentiment que ses parlementaires aient envie de quitter le parti de Nicolas Sarkozy.
Comment sortir de l’anonymat dont vous pâtissez ?
Selon les sondages, à peu près la moitié des Français ne me connaît pas. Le ministère de la Défense ce n’est pas le ministère de la Com’ ! La notoriété viendra avec le temps.
Entre la réforme des armées et la construction d’un nouveau parti, n’êtes-vous pas parfois abattu devant l’ampleur de la tâche qui vous attend ?
Le travail ne me fait pas peur. Je suis fils de maçon, j’ai appris qu’un mur se construisait brique après brique. Et qu’il fallait du temps.
Propos recueillis par C. Fontaine