http://www.herve-morin.net

25.06.2008 : Toulon est destinée à être une immense base de défense (Var Matin)

 13 Ko Les armées coûtent cher. La professionnalisation, engagée voici une douzaine d'années maintenant, était-elle une erreur ?

Non, mais il faut tirer les conséquences de la professionnalisation sur les structures du ministère. L'effort de professionnalisation effectué par la Défense a été énorme, mais il n'y a pas eu de remise en cause des structures, ni de réorganisation de l'administration générale et du soutien hérités du XXe siècle, sinon du XIXe siècle. Un chiffre démontre les efforts que nous avons à effectuer : en France, 60 % des ressources humaines sont consacrées à l'administration générale et au soutien, 40 % aux forces opérationnelles. Le ratio est exactement inverse au Royaume-Uni.
Pour nous rapprocher du modèle de l'armée britannique, la seule comparable à la nôtre, nous allons densifier les implantations. Nous allons créer des bases de défense, où l'on va concentrer tous les moyens liés aux ressources humaines, à l'alimentation, au transport, à la logistique... Elles assureront au profit des forces opérationnelles toutes ces fonctions de soutien et elles seront mutualisées. Très important : le responsable de la base de défense n'aura aucune autorité sur les unités opérationnelles.

Quel impact pourrait avoir cette réforme sur Toulon ?

Toulon est bien entendu destinée à être une immense base de défense. La vocation militaire du Var est une vocation militaire majeure. Il y aura des bases de défense dans le Var

Le Var restera donc le premier département militarisé de France ?

Probablement.

Selon le président de la République, l'armée n'a pas vocation à faire de l'aménagement du territoire. Quand on voit une ville comme Toulon, coupée en deux par une énorme base navale, ne faut-il pas pourtant parler d'aménagement du territoire ?

On a une mission : assurer la sécurité des Français et assurer les intérêts de la France. Que l'institution défense se préoccupe de la reconversion des sites qui seront touchés par des mesures de restructuration, c'est normal. Dans un certain nombre de cas, limités, nous allons donc déroger au modèle de réorganisation pour intégrer la dimension de l'aménagement du territoire.

Quand vous décidez de retarder certains programmes navals, vous remettez pourtant en question cet aménagement du territoire ?

Oui, mais on ne peut pas construire des équipements uniquement en fonction de plans de charge d'entreprises. On doit quand même d'abord et avant tout assurer au pays une capacité opérationnelle, une capacité militaire globale qui impose que, en effet, il y ait à la fois les bâtiments de surface nécessaires, mais aussi des équipements pour l'armée de terre, des équipements nécessaires à l'aéromobilité, que nous ayons des équipements pour l'observation, etc. La problématique de DCNS, on la retrouve chez tous les industriels.
En tant que ministre de la Défense, je suis chargé de réfléchir aux équipements nécessaires pour que notre armée puisse remplir son contrat opérationnel. La priorité absolue est de remplacer l'aéromobilité. Les Puma et les Transal sont usés jusqu'à la corde. Le second point important est que nous menons un combat considérable à l'exportation. Je suis constamment à l'étranger, à travers le monde, pour défendre les produits français, et notamment ceux de DCNS. L'engagement du président de la République de nous accorder des crédits extra-budgétaires pour financer les équipements nécessaires qui arrivent en livraison et les exportations devraient nous permettre de trouver un plan de charge suffisant pour les entreprises et leurs sous-traitants.

Le Livre blanc a annoncé une baisse des effectifs de 54 000 personnes. Il y a malgré tout un besoin de renouvellement du personnel. Ne craignez-vous pas que cette image quelque peu négative de l'armée crée des difficultés de recrutement alors que le marché de l'emploi est tendu ?

Si la situation de l'emploi continue à s'améliorer, les armées connaîtront la même problématique que tous les pays qui ont retrouvé le plein-emploi. A côté de ça, nous sommes toujours le premier recruteur de France. 30 000 départs, mais 30 000 recrutements par an. On va augmenter un petit peu le niveau des départs au travers de mesures d'incitation. Nous avons un plan d'accompagnement social qui est quasiment arbitré. Un plan extrêmement dense, comprenant de la formation, de la mobilité, des aides au départ, des pécules. On retrouve peu ou prou le même dispositif que celui existant au moment de la professionnalisation en 1996.
Par ailleurs, nous avons fait modifier quelques dispositifs législatifs pour favoriser les emplois réservés. Le Premier ministre a donné comme consignes que 1 000 emplois par an soient réservés à des militaires ou des personnels civils dans les autres fonctions publiques. Bien entendu, il nous appartient de gérer ça avec intelligence. Il nous appartiendra d'organiser des départs tout en conservant les compétences, les qualifications, les technicités dont nous avons besoin pour nos armées.

Le Livre blanc met l'accent sur l'importance du renseignement. Cela veut-il dire, à l'image de ce qu'a fait la Grande Bretagne, que vous allez lancer une grande campagne d'embauche d'"espions" ?

On va effectivement augmenter les effectifs de la DGSE et des moyens de renseignement. De plusieurs centaines de personnes.

Que répondez-vous aux personnels civils de la Défense qui affirment que cette restructuration des armées, ces baisses d'effectifs vont servir à financer le retour de la France dans l'Otan ?

Le retour dans l'Otan est la conséquence d'une situation existante. Nous sommes toujours membre de l'Alliance atlantique depuis sa création. Nous participons à toutes les opérations depuis 1989. Nous en commandons. Nous sommes le 5e contributeur de l'Otan. Et nous le faisons sous la réserve que l'Europe de la défense se construise et trouve un nouvel élan. Si nous voulons que l'Alliance atlantique soit moins américaine, il faut en faire partie.
Il faut aussi que l'Europe de la défense se construise pour que nous puissions peser plus dans la structure. Les Européens ont compris que l'un allait avec l'autre. Que l'Europe de la défense avait sa place. Que l'Alliance atlantique avait sa place.

Ce retour dans l'Otan, alors que l'armée française réduit sa voilure, ne risque-t-il pas d'être mal compris ?

Avoir une armée de terre à qui on assigne comme tâche de projeter 30 000 hommes sur un arc de crise qui va de l'Atlantique jusqu'à l'océan Indien, plus 5 000 sur un théâtre secondaire, plus 10 000 au titre de la défense du territoire ; assigner à l'armée de l'air de projeter 70 avions de combat, ce que nous n'avons jamais projeté depuis 1945 ; assigner à la Marine d'être capable de pouvoir déployer des moyens amphibies et un groupe aéronaval : ce n'est pas être une armée de second plan. C'est s'assigner comme fonction de rester une puissance militaire.
On avait auparavant un contrat de 50 000 hommes, un contrat virtuel parce que inatteignable physiquement et financièrement. Nous passons à un contrat qui reste ambitieux et que nous pourrons remplir à l'issue des deux lois de programmation militaire.

L'une des principales opérations de l'Otan à l'heure actuelle se déroule en Afghanistan. Quelle est la situation des forces françaises ? La victoire est-elle envisageable ?

La victoire ne peut pas être uniquement militaire, car sinon elle n'existera pas. Ce que nous faisons en Afghanistan, ce n'est pas uniquement pour l'Afghanistan, mais aussi pour notre propre sécurité. Avant septembre 2001, ce pays était un des foyers majeurs du terrorisme. Et le terrorisme, ça nous concerne directement.
Donc on a besoin d'avoir une stratégie globale : développement économique, institutions, gouvernance, formation de la police et de l'armée. Ce que nous voulons, et qui est un des grands succès français, c'est l'afghanisation. C'est-à-dire mettre en place les moyens pour que, au début de l'année prochaine, l'Afghanistan, sur certains secteurs, puisse prendre en main sa propre sécurité.

En Afghanistan, la France déploie des avions de l'armée de l'air et de la Marine. Il y a une volonté affichée dans le Livre blanc de parler d'un parc unique de 300 avions de combat. Est-ce la mort annoncée de l'aéronautique navale en tant que telle ?

Je suis très attaché à l'aéronavale. Les 300 avions de combat, c'est ce qui était prévu de longue date : 234 pour l'armée de l'air, le reste pour la Marine. Qu'on réfléchisse en termes de capacité opérationnelle globale, c'est tout à fait naturel et normal. En revanche, je suis attaché à maintenir la spécificité aéronavale.

Propos recueillis par Pierre-Louis Pagès

http://www.herve-morin.net